Le village

POUR la Belle, les quelques jours qui suivirent passèrent aussi vite que les précédents. Personne n’avait découvert qu’elle et Alexis étaient demeurés ensemble.
La nuit suivante, le Prince lui annonça qu’elle avait emporté l’approbation de sa mère. Désormais, il assurerait son entraînement, et elle serait sa petite servante, elle nettoierait ses appartements, elle veillerait à ce que sa coupe de vin soit toujours pleine, et elle accomplirait tous ces devoirs qu’Alexis avait accomplis pour Sa Majesté.
Et dorénavant la Belle dormirait dans les appartements du Prince.
Tous l’envièrent, et c’était le Prince, et le Prince seul, qui fixerait désormais ses punitions quotidiennes.
Chaque matin, on la confierait à Dame Juliana pour le Sentier de la Bride abattue. Puis la Belle servirait le vin au repas de midi et malheur à elle si elle en renversait une goutte.
Ensuite, elle passerait les après-midi à dormir, afin d’être fraîche pour s’occuper du Prince le soir. Et, lors de la prochaine Nuit de Fête, elle participerait à une course entre esclaves du Sentier de la Bride abattue, et il attendait d’elle qu’elle la remporte, après un entraînement quotidien.
Ce fut au milieu des rougeurs et des larmes que la Belle prêta l’oreille à ce discours, plongeant encore et encore pour baiser les bottes du Prince qui lui délivrait ses ordres. Il paraissait toujours troublé par son amour pour elle, et tandis que le château dormait, il n’était pas rare qu’il la réveille avec de fougueux baisers. Dans ces moments-là, le Prince l’effrayait et la scrutait si fort qu’elle n’était guère en mesure de songer au Prince Alexis.
Chaque jour à l’aube, on la faisait sortir chaussée de fers à cheval pour Dame Juliana.
La Belle avait peur, mais elle se tenait prête. Avec sa robe de cheval cramoisie, Dame Juliana était une vision d’enchantement, et la Belle courait vite sur le mœlleux chemin de gravier, le soleil qui transperçait les arbres au-dessus d’elle l’obligeait souvent à plisser les paupières, et quand c’était fini, elle pleurait.
Ensuite, elle et Dame Juliana demeuraient seules dans le jardin. Dame Juliana portait une lanière de cuir, mais elle en usait rarement, et le jardin apaisait la Belle. Elles restaient assises dans l’herbe, les jupes de Dame Juliana décrivant autour d’elle une couronne de soie brodée, et tout soudain Dame Juliana donnait à la Belle un profond baiser qui la surprenait et la laissait pantelante. Dame Juliana caressait la Belle partout. Elle la couvrait de baisers et de compliments, et lorsqu’elle la frappait avec sa lanière de cuir, la Belle pleurait doucement avec de profonds soupirs et une sensation de langueur et d’abandon.
Très vite, elle se mettait à cueillir des fleurs entre ses dents pour Dame Juliana, ou, avec grâce, à baiser le liséré de sa robe, ou même ses blanches mains, autant de gestes qui ravissaient sa maîtresse.
Ah, suis-je en train de devenir ce qu’Alexis souhaitait que je devienne, se disait la Belle. Mais la plupart du temps, elle ne réfléchissait à rien.
Lors des repas, elle prenait bien garde de servir le vin avec grâce.
Pourtant, vint le moment où elle renversa un peu de ce vin, et où elle dut recevoir sa punition, suspendue à la ferme poigne du Page, trottant après les bottes du Prince pour quémander silencieusement son pardon. Le Prince était furieux après elle, et lorsqu’il ordonna qu’on la fesse de nouveau, elle en brûla d’humiliation.
Cette nuit-là, il la fouetta sans pitié avec sa ceinture avant de la prendre. Il lui dit qu’il répugnait à constater chez elle la moindre imperfection. Et elle resta enchaînée au mur pour y passer la nuit, en larmes, misérable.
Elle redoutait de nouveaux et redoutables châtiments. Dame Juliana laissa entendre qu’à certains égards la Belle était une vierge, et qu’il fallait la prendre avec beaucoup de lenteur.
Et puis la Belle craignait aussi Sire Grégoire, qui la surveillait sans cesse.
Un matin qu’elle trébucha sur le Sentier de la Bride abattue, Dame Juliana la menaça de la Salle des Châtiments.
À cette menace, la Belle tomba à quatre pattes et baisa les pantoufles de Dame Juliana. Et bien que Dame Juliana se laissât aussitôt fléchir avec un sourire et en secouant ses belles nattes, Sire Grégoire, non loin de là, ne cacha pas sa désapprobation.
Lorsqu’on l’emmena pour sa toilette, le cœur de la Belle n’était que douleur palpitante dans sa poitrine. Si seulement elle pouvait voir Alexis, songea-t-elle, et pourtant il avait perdu un peu de son charme pour elle, et pourquoi, elle ne savait pas juste. Même étendue sur son lit cet après-midi-là, elle songea au Prince, et à Dame Juliana. « Mes Seigneurs et Maîtres », chuchota-t-elle pour elle-même, et elle se demanda pourquoi Léon ne lui avait rien donné pour la faire dormir alors qu’elle n’était pas du tout fatiguée, torturée par la petite pulsation du désir entre ses jambes, comme toujours.
Mais elle ne s’était reposée qu’une heure lorsque Dame Juliana était venue la chercher.
— Je n’approuve guère cela moi-même, avoua Dame Juliana, tandis qu’elle forçait la Belle à se rendre dans le jardin, mais Son Altesse veut que vous voyiez ces pauvres esclaves que l’on envoie en paquet au village.
Encore une fois, le village. La Belle tenta de dissimuler sa curiosité. Dame Juliana la fouetta nonchalamment avec sa ceinture de cuir, à petits coups légers et cinglants, tandis que toutes deux descendaient le chemin.
Enfin, elles atteignirent un jardin entouré d’une palissade, tout planté d’arbres aux branches basses et fleuries, et, sur un banc de pierre, la Belle aperçut le Prince et un jeune et beau Seigneur à ses côtés, qui parlait au Prince avec grand sérieux.
— C’est Sire Étienne, lui confia Dame Juliana à mi-voix, et vous devez lui témoigner le plus grand respect. C’est le cousin favori du Prince. En outre, il est aujourd’hui très malheureux. C’est son précieux Prince Tristan, un désobéissant, qui en est la cause.
Ah, et si seulement je pouvais voir le Prince Tristan, songea la Belle. Elle n’avait pas oublié l’évocation qu’en avait fait Alexis, un esclave incomparable qui n’ignorait pas le sens de l’abandon. Ainsi donc, il était une source de souci ? Elle ne put s’empêcher de remarquer que Sire Étienne était très beau. Cheveux d’or et yeux gris, son visage juvénile était chargé de chagrin et de tristesse.
Ses yeux se posèrent l’espace d’une seule seconde sur la Belle qui s’approchait, et bien qu’il parût reconnaître ses charmes, il se remit à l’écoute du Prince, qui le chapitrait avec sévérité.
— Vous lui portez trop d’amour, il en va de même entre moi et la Princesse que vous avez devant vous. Vous devez refréner votre amour comme je dois refréner le mien. Croyez-moi, je vous comprends autant que je vous condamne.
— Oh, mais le village, murmura le jeune Seigneur.
— Il faut qu’il y aille et il n’en sera que meilleur !
— Oh, Prince sans cœur, chuchota Dame Juliana. Elle pressa la Belle d’avancer pour baiser les bottes de Sire Étienne, tout en prenant place à leurs côtés.
— Le pauvre Prince Tristan va demeurer au village tout l’été.
Le Prince releva le menton de la Belle et se pencha pour dérober un baiser à ses lèvres, ce qui emplit la Belle d’un tourment apaisant. Mais elle était trop curieuse de tout ce qui se disait et n’osait pas faire le moindre mouvement pour l’attirer à elle.
— Il faut que je vous demande…, commença Sire Étienne. Enverriez-vous la Princesse Belle au village si vous sentiez qu’elle le méritait ?
— Bien sûr, répliqua le Prince, guère convaincant. Je le ferais sur l’heure.
— Oh, mais vous ne pourriez pas ! protesta Dame Juliana.
— Elle ne le mérite pas, aussi qu’importe, poursuivit le Prince. En revanche, nous parlions du Prince Tristan, et le Prince Tristan, en raison de tous les abus et de tous les châtiments qu’il a endurés, demeure un mystère pour tous. Il a besoin des rigueurs du village, exactement comme le Prince Alexis a eu besoin naguère des cuisines pour lui apprendre l’humilité.
Sire Étienne était en proie à un trouble profond, et ces mots, rigueur et humilité, eurent l’air de le transpercer. Il se leva et pria le Prince de l’accompagner pour mieux juger de tout cela.
— Ils partent demain. Il fait déjà très chaud et les villageois sont en train de préparer la vente aux enchères. Je l’ai envoyé dans la cour des prisonniers, il attend là-bas.
— Venez, Belle, fit le Prince en se levant. Il sera bon que vous voyiez cela et que vous finissiez par comprendre.
La Belle était intriguée et suivit avec empressement. Mais la froideur et la sévérité du Prince la gênaient. Elle tâcha de rester près de Dame Juliana, tandis qu’ils suivaient un sentier qui conduisait hors des jardins, devant les cuisines et les écuries jusqu’à une cour nue et sale où elle vit un grand chariot, sans son cheval, monté sur quatre roues contre les murs qui entouraient le château.
Il y avait là de simples soldats et de vils domestiques. Devoir suivre les pas de ce trio vêtu d’éclatante manière lui fit ressentir sa nudité. Ses zébrures et ses coupures la brûlèrent à nouveau, et elle leva un regard craintif pour découvrir un petit enclos, entouré de piquets rudimentaires, dans lequel un troupeau de Princes et de Princesses nus tournaient en rond, mains liées sur la nuque, comme s’il était moins épuisant de marcher que de tenir en place.
Alors l’un de ces simples soldats délivra un coup à travers la palissade avec une lourde ceinture de cuir, qui atteignit une Princesse, et celle-ci, avec un cri perçant, se précipita aussitôt pour se mettre à couvert au milieu du groupe. Puis, rattrapant d’autres postérieurs nus, il les rossa à leur tour, ce qui fit grogner un jeune Prince qui se retourna vers lui avec irritation.
Voir ce vil soldat abuser de jambes et de derrières si jolis mit la Belle en colère. Et pourtant elle ne pouvait détacher ses yeux des esclaves qui ne s’étaient écartés de la palissade que pour se voir de nouveau martyrisés de l’autre côté par un autre garçon, d’allure diabolique et nonchalante, qui les frappa, plus fort et plus posément.
Mais à la vue du Prince, les soldats s’inclinèrent, lui témoignant la plus étroite attention.
Dans le même temps, les esclaves avisèrent le petit groupe qui approchait. Des gémissements et des geignements émanèrent de ceux qui, malgré leur muselière, se débattaient pour faire connaître toute la détresse de leur situation, et leurs cris étouffés se firent lamentation.
Ils avaient aussi belle allure que tous les esclaves que la Belle avait déjà vus, et dans leurs contorsions, parmi ceux qui se jetaient à genoux devant le Prince, elle vit çà et là de jolis sexes couleur pêche pointer de toisons pubiennes bouclées, ou des seins frissonnant de larmes. Les Princes, pour la plupart d’entre eux, étaient dans un état d’érection douloureuse, comme s’ils ne pouvaient se maîtriser. Et l’un d’eux baisa de ses lèvres le sol rugueux lorsque le Prince et Sire Étienne, Dame Juliana et la Belle à ses côtés, montèrent sur la petite palissade pour les examiner.
Les yeux du Prince étaient froids de colère, mais Sire Étienne paraissait secoué. Et la Belle capta son regard, fixé sur un Prince très digne, qui ne se lamentait ni ne s’inclinait, et qui ne réclamait aucune pitié. Il était aussi beau que l’était le jeune seigneur, les yeux très bleus, et bien qu’une méchante petite muselière lui tordît la bouche, son visage était autrement plus serein que celui du Prince Alexis. Il abaissait le regard assez humblement, et la Belle fit en sorte de dissimuler sa fascination pour ses membres délicieusement sculptés et son organe gonflé. Toutefois, sous son expression d’indifférence, il semblait en proie à une grande affliction.
Sire Étienne lui tourna soudainement le dos comme s’il ne pouvait guère se contenir.
— Ne soyez pas si sentimental. Il mérite de faire son temps au village, lui dit froidement le Prince.
Et, d’un geste impérieux, il enjoignit aux autres Princes et Princesses de taire leurs lamentations.
Les gardes surveillaient bras croisés, tout sourire devant ce spectacle, et la Belle n’osait les regarder, de crainte que leurs yeux croisent les siens et lui infligent un surcroît d’humiliation.
Mais le Prince lui commanda de s’avancer et de s’agenouiller pour écouter ses instructions.
— Belle, voyez ces infortunés, fit le Prince avec une évidente désapprobation. Ils vont aller au village de la Reine, le plus grand et le plus prospère du pays. Ce village abrite les familles de tous ceux qui servent ici ; les artisans y fabriquent nos étoffes de lin, nos meubles ordinaires, ils nous approvisionnent en vin, en nourriture, en lait et en beurre. Il y a une laiterie et le bétail y est élevé dans de petites fermes, et on trouve là tous ceux qui font une ville.
La Belle dévisageait ces Princes et ces Princesses captifs, qui, même s’ils ne pouvaient guère plus supplier, par leurs grognements et leurs cris, n’en continuaient pas moins de s’incliner devant le Prince qui ne manifestait qu’indifférence.
— C’est peut-être le plus beau village du royaume, poursuivit le Prince, avec un Lord-Maire rigoureux et beaucoup d’auberges et de tavernes qui sont les endroits préférés des soldats. Mais ce village s’est vu attribuer un privilège spécial dont ne jouit aucun autre, durant la saison chaude, à savoir la vente aux enchères des Princes et des Princesses qui ont besoin d’un terrible châtiment. N’importe qui, au village, peut acquérir un esclave si elle ou il possède l’or qu’il faut pour cela.
À ces mots, quelques captifs ne purent se retenir d’implorer le Prince, qui, d’un claquement de doigts, ordonna aux gardes de se mettre au travail à coups de ceintures et de longs battoirs, provoquant un tumulte immédiat. Misérables, désespérés, les esclaves se blottirent les uns contre les autres, tournant leurs seins et leurs organes vulnérables vers leurs tourmenteurs, comme s’il leur fallait protéger à tout prix leurs derrières endoloris.
Mais, avec sa haute stature et ses cheveux dorés, le Prince Tristan ne fit pas un geste pour se protéger, et laissa simplement les autres le bousculer. Ses yeux, qui ne s’étaient jamais détachés de ceux de son Seigneur, se tournaient à présent avec lenteur pour se fixer sur la Belle.
Son cœur se serra. Elle éprouva un léger vertige. Elle plongea son regard droit dans ces yeux bleus, et se dit : Ah, c’est cela, le village.
— C’est là une manière bien pitoyable de servir, poursuivit Dame Juliana, à l’évidence pour implorer le Prince. Les enchères proprement dites sont ouvertes dès l’arrivée des esclaves et vous pouvez bien supposer que même les mendiants et les rustauds des environs du bourg viennent y assister. D’ailleurs, tout le village annonce ce jour-là comme un jour de fête. Et chacun de ces pauvres esclaves est emmené par son maître non pour y subir quelque dégradation ou quelque châtiment, mais pour se voir confier un labeur de misère. Songez-y, les gens du village, pleins de rudesse et de bon sens, ne gardent pas les plus beaux Princes et les plus jolies Princesses pour leur simple plaisir.
La Belle se souvint de la description qu’Alexis lui avait faite de la manière dont on l’avait exposé au regard dans les villages, la haute estrade en bois sur la place du marché, la foule grossière, et comment ils avaient acclamé son humiliation. Elle sentit son sexe habité d’une secrète douleur de désir, et pourtant elle était horrifiée.
— Ah, mais justement à cause de sa rudesse et de sa cruauté, fit le Prince, contemplant à présent Sire Étienne l’inconsolable qui tournait toujours le dos aux infortunés, c’est un châtiment sublime. Peu d’esclaves sont capables, en une année au château, d’apprendre ce qu’ils apprennent au cours de ces mois de chaleur au village. Et naturellement, on ne doit pas les blesser réellement, pas plus qu’ici. Les mêmes règles strictes et identiques s’appliquent : pas de coupures, pas de brûlures, pas de véritables blessures. Et chaque semaine, on les attroupe dans une salle réservée aux esclaves pour y être oints et baignés. Ainsi, lorsqu’ils reviennent au château, ils sont doux comme des agneaux ; ils renaissent avec une beauté et une force incomparables.
Oui, comme le Prince Alexis, se dit la Belle, le cœur battant. Elle se demanda si sa perplexité et son excitation étaient visibles. Elle vit le Prince Tristan, distant parmi les autres esclaves, ses yeux bleus calmement posés sur son maître, Sire Étienne, qui lui tournait le dos.
Elle avait l’esprit rempli de visions effrayantes. Et qu’avait dit Alexis, qu’un châtiment comme celui qui l’avait traversé était empreint de miséricorde et que, si elle jugeait difficile d’apprendre avec cette lenteur, elle pouvait mûrir, afin d’être en mesure de s’exposer à des châtiments plus durs ?
Dame Juliana secoua la tête en grimaçant.
— Mais nous ne sommes qu’au printemps, intervint-elle. Donc, ces pauvres choux vont y rester une éternité. Ah, la chaleur, les mouches, et le labeur. Vous ne pouvez imaginer comment on se sert d’eux, et les soldats s’attroupent dans les tavernes et les auberges, trop heureux de pouvoir, moyennant quelques pièces, enfin s’acheter un joli Prince ou une ravissante Princesse qu’ils ne pourraient rêver de posséder de toute leur vie.
— Vous vous en faites une idée excessive, insista le Prince.
— Mais y enverriez-vous votre propre esclave ? lui lança de nouveau Sire Étienne. Je ne veux pas qu’il parte ! murmura-t-il, et pourtant je l’ai condamné en présence de la Reine.
— Alors vous n’avez pas le choix. Et oui, j’y enverrais ma propre esclave, même si nul esclave de la Reine ou du Prince n’a jamais été puni de la sorte.
Le Prince tourna le dos aux esclaves, avec dédain. Mais la Belle ne cessait de les regarder, tandis que le beau Prince Tristan se frayait un chemin.
Il atteignit la clôture. Un garde plein de morgue, qui se divertissait fort avec tout ce groupe, le cingla de sa ceinture de cuir, mais il ne bougea et ne trahit pas la moindre gêne.
— Ah, il vous attire, soupira Dame Juliana. Aussitôt Sire Étienne se retourna : les deux jeunes hommes se trouvèrent face à face.
Comme en transe, la Belle regarda Sire Tristan s’agenouiller lentement et gracieusement pour baiser le sol devant son maître.
— Il est trop tard, fit le Prince, et ce petit signe d’affection et d’humilité ne saurait être pris en compte.
Le Prince Tristan se releva et se tint là, les yeux baissés, dans une expression de parfaite patience. Sire Étienne se précipita et, par-dessus la palissade, l’embrassa dans la foulée. Il serra le Prince Tristan contre sa poitrine et l’embrassa partout, sur le visage, dans les cheveux. Le Prince captif, les mains liées sur la nuque, lui rendait calmement ses baisers.
Le Prince était en rage. Dame Juliana riait. Le Prince éloigna Sire Étienne et lui dit qu’à présent il leur fallait laisser ces misérables esclaves. Demain, ils seraient au village.
Après cet épisode, la Belle était étendue sur son lit, incapable de penser à rien d’autre qu’à ce petit groupe dans la cour de la prison. Et pourtant elle discernait aussi les rues étroites et anguleuses des villages qu’elle avait traversés lors de son voyage. Elle se souvint de ces auberges aux enseignes peintes au-dessus de la porte, de ces maisons à colombage qui ombrageaient leur chemin, et de ces fenêtres étroites en forme de losange.
Elle n’oublierait jamais les hommes et les femmes vêtus de pantalons grossiers et de tabliers blancs, les manches remontées jusqu’au coude. Comme ils l’avaient considérée, bouche bée, se gaussant de son dénuement.
Elle ne pouvait trouver le sommeil. Elle était pleine d’une terreur étrange et nouvelle.
Il faisait nuit lorsque le Prince l’envoya enfin chercher, et aussitôt qu’elle eut atteint la porte de sa salle à manger privée, elle le vit en compagnie de Sire Étienne.
En cet instant, il semblait que l’on avait décidé de son sort. Elle sourit en songeant à toutes ses réprimandes à l’adresse de Sire Étienne. Et elle aurait voulu entrer sur-le-champ, mais Sire Grégoire la retint sur le seuil.
La Belle laissa ses yeux s’embuer. Elle ne vit pas le Prince dans sa tunique de velours ornée de son blason. Bien plutôt, elle vit ces rues pavées de village, les femmes avec leurs balais d’osier, les garçons du commun dans la taverne.
Mais Sire Grégoire lui adressa la parole.
— Ne croyez-vous pas que je vois le changement qui s’est fait en vous ! lui siffla-t-il à l’oreille tout bas, à tel point qu’elle attribua ses propos à un tour de son imagination.
Elle fronça les sourcils de contrariété, puis elle baissa les yeux.
— Vous êtes infectée du même poison que le Prince Alexis. Je le vois à l’œuvre en vous chaque jour. Bientôt vous traiterez tout par le mépris.
Son pouls battit plus vite. Sire Etienne, à la table du souper, avait l’air si perdu. Et le Prince était plus hautain que jamais.
— Ce qu’il vous faut, c’est une sévère leçon…, poursuivit Sire Grégoire en chuchotant avec acidité.
— Mon Seigneur, vous ne pouvez songer au village !
La Belle frémit.
— Non, je ne songe pas au village ! (À l’évidence, il accusait le coup.) Et ne faites pas l’irrévérencieuse ou la fière devant moi. Vous savez ce que je veux dire. La Salle des Châtiments.
— Ah, votre domaine, là où vous êtes le Prince, chuchota la Belle.
Mais il ne l’entendit pas.
Et le Prince, l’air indifférent, avait claqué des doigts pour qu’on la fît entrer.
Elle approcha à quatre pattes. Mais elle n’avait approché que de quelques pas à l’intérieur de la pièce lorsqu’elle s’arrêta.
— Avancez ! lui siffla Sire Grégoire avec colère. Le Prince n’avait encore rien remarqué.
Mais lorsqu’il se retourna et la regarda, courroucé, elle ne bougea toujours pas, la tête inclinée, les yeux arrêtés sur lui. Et quand elle vit la colère et son expression outragée se peindre sur sa figure, elle se retourna subitement et courut à quatre pattes, dépassant Sire Grégoire pour retourner dans le couloir.
— Arrêtez-la, arrêtez-la ! cria le Prince avant de pouvoir se retenir.
Et lorsque la Belle vit les bottes de Sire Grégoire à sa hauteur, elle se leva de toute sa taille et courut plus vite. Il la saisit par les cheveux et elle cria quand elle se sentit tirée en arrière et renversée sur son épaule.
Elle lui frappa le dos de ses poings, à coups de pied, mais il lui tenait fermement les genoux, et elle éclata en sanglots, en proie à l’hystérie.
Elle entendit la voix courroucée du Prince, mais ne put distinguer ses paroles, et lorsqu’on la reposa sur ses pieds, elle se remit à courir, si bien que deux Pages se précipitèrent sur ses talons en martelant le sol de leurs pas.
Elle se débattit quand on la musela, lorsqu’on la ligota : elle ignorait où on l’emmenait. Il faisait sombre, ils descendaient des escaliers, et elle connut un moment terrorisant de remords et de frayeur mêlés.
Ils la suspendirent dans la Salle des Châtiments. Si elle n’était pas capable d’endurer cela, comment pourrait-elle endurer le village ?
Mais, avant même que ses ravisseurs eussent atteint la Salle des esclaves, un calme étrange la submergea, et lorsqu’on la poussa dans une sombre cellule, gisant sur le sol de pierre froide, ses liens lui cisaillant les chairs, elle fut prise d’une exaltation sereine.
Pourtant, elle pleurait sans relâche, son sexe battant en cadence, semblait-il, avec ses sanglots, et autour d’elle il n’y avait que le silence.
Lorsqu’on la réveilla, c’était presque le matin. Sire Grégoire claqua des doigts tandis que les Pages la libéraient de ses entraves et la soulevaient, pour la faire tenir sur ses jambes faibles et mal assurées. La ceinture de Sire Grégoire lui administra une raclée.
— Princesse déshonorée, corrompue ! siffla-t-il entre ses dents, mais elle était encore somnolente, amollie de désir, plongée dans ses rêves de village.
Elle lâcha un petit cri sous les coups rageurs, mais s’étonna de voir que les Pages la muselaient à nouveau et lui liaient les mains sur la nuque, sans ménagement. Elle partait pour le village !
— Oh Belle, Belle, intervint la voix éplorée de Dame Juliana derrière elle. Pourquoi avez-vous pris peur, pourquoi avez-vous tenté de vous enfuir, vous vous étiez montrée si bonne, et si forte, ma chérie.
— Enfant gâtée, enfant arrogante, la maudit encore Sire Grégoire tandis qu’on la menait au seuil de la porte ouverte.
Elle aperçut le ciel matinal au-dessus de la cime des arbres.
— Vous l’avez fait de propos délibéré ! lui chuchota Sire Grégoire à l’oreille en la fouettant sur le chemin du jardin. Eh bien, vous allez maudire ce jour, vous en pleurerez amèrement, et il n’y aura personne pour vous entendre.
La Belle lutta pour se retenir de sourire. Mais aurait-on pu lire un sourire derrière le cruel mors de cuir qui lui recouvrait les dents ? Peu importait. Elle courait vite, les genoux levés, contourna l’aile du château. Sire Grégoire lui montrait le chemin, à coups vifs et rapides, et Dame Juliana courait en larmes à leurs côtés.
— Oh, Belle, je ne puis le supporter.
Les étoiles ne s’étaient pas encore évanouies, et pourtant l’air était déjà chaud et caressant. Ils traversèrent la cour vide de la prison, pénétrèrent dans la cour en franchissant les grandes portes du château et le pont-levis abaissé.
Il y avait là le grand chariot aux esclaves, attelé déjà aux lourdes juments blanches qui le tireraient jusqu’en bas, jusqu’au village.
L’espace d’un instant, la Belle fut prise de terreur. Mais un délicieux abandon s’empara d’elle.
Les esclaves se lamentaient, blottis les uns contre les autres derrière le petit garde-fou du chariot, et le cocher avait déjà pris place quand le chariot fut entouré de soldats à cheval.
— Une de plus, lança Sire Grégoire au Capitaine de la garde, et la Belle entendit les pleurs des esclaves s’élever plus fort.
Elle fut soulevée par des mains puissantes, les jambes suspendues en l’air.
— À la bonne heure, petite Princesse, s’esclaffa le Capitaine en la déposant dans le chariot, et la Belle, qui luttait pour conserver l’équilibre, sentit le bois grossier sous ses pieds.
Un instant, elle jeta un regard en arrière et vit le visage maculé de larmes de Dame Juliana. Ah ça, mais elle souffre vraiment, se dit la Belle, interloquée.
Et soudain, loin au-dessus d’elle, elle vit le Prince et Sire Étienne paraître à la seule fenêtre du sombre château, éclairée d’un flambeau. Il lui sembla que le Prince la vit lever les yeux ; et les esclaves autour d’elle, apercevant eux aussi cette fenêtre, partirent d’un chœur de vaines supplications. Le Prince se détourna, l’air malheureux, exactement comme auparavant Sire Étienne avait tourné le dos aux captifs.
La Belle sentit le chariot s’ébranler. Les grandes roues grincèrent et les sabots des chevaux résonnèrent sur le pavé. Tout autour d’elle, les esclaves pris de frénésie s’écroulèrent les uns contre les autres. Elle regarda droit devant elle et, presque aussitôt, vit les yeux calmes et bleus du Prince Tristan.
Il se démena pour se rapprocher d’elle, et elle se rapprocha de lui, ignorant les esclaves qui, tout autour d’eux, tressaillaient et se contorsionnaient pour éviter les coups vigoureux des gardes qui chevauchaient à leurs côtés. La Belle sentit l’entaille profonde d’une lanière contre son mollet, mais le Prince Tristan se tenait désormais tout contre elle.
Ses seins se collèrent à cette poitrine chaude et sa joue reposa contre son épaule. Son organe raide et fort se faufila entre ses cuisses humides et caressa son sexe avec rudesse. Luttant pour ne pas tomber, elle monta sur l’organe et le sentit glisser en elle. Elle songea au village, à la vente aux enchères imminente, à toutes les peurs qui l’attendaient. Et lorsqu’elle songea à son cher Prince défait et à sa pauvre Dame Juliana éprouvée de chagrin, elle sourit encore.
Mais le Prince Tristan remplissait son esprit tandis que tout son corps bataillait pour la transpercer et l’étreindre.
Même noyée dans les pleurs des autres, elle entendit son chuchotement derrière sa muselière :
— Belle, avez-vous peur ?
— Non !
Elle secoua la tête. À la torture, elle écrasa sa bouche contre la sienne, et comme il la soulevait à toute force de ses coups de boutoir, elle sentit battre son cœur.
